Table des matières
- Les travaux d’Héraclès
- Premier travail : être présent
- Deuxième travail : écouter pleinement
- Troisième travail : offrir son soutien
- Quatrième travail : inviter à la critique
- Cinquième travail : demander une leçon
- Sixième travail : être seul
- Septième travail : expier un péché
- Huitième travail : être honnête
- Neuvième travail : faire son deuil
- Dixième travail : demander pardon à Dieu
- Le travail caché
- Le travail ultime
- La mort d’Héraclès
On pense souvent que le narcissisme, ça ne se guérit pas, que même si un narcissique voulait changer, il n’y arriverait pas. Comme son problème s’est développé quand il était jeune, il n’y a pas d’espoir pour lui. On ne peut pas apprendre de nouveaux trucs à un vieux narcissique, apparemment. Narcissique un jour, narcissique toujours.
Et pourtant, je me pose encore la question parfois. Quand je regarde les narcissiques autour de moi, je me demande ce qu’il faudrait faire. Parfois, le psychopathe qui sommeille en moi sourit et envisage de glisser un comprimé de LSD ou d’ecstasy dans le café d’un narcissique. Il serait impossible qu’il reste inchangé après ça, n’est-ce pas ?
Une fois que j’ai fini de rire, je reviens à des pensées moins criminelles. Mon esprit neurodivergent s’aiguise à nouveau en établissant des connexions inhabituelles. Je me surprends à penser à Hercule, ou « Héraclès », comme l’appelaient les Grecs.
Bien qu’il ne soit guère narcissique, l’histoire d’Héraclès contient suffisamment d’éléments pour me faire penser que son parcours héroïque pourrait servir de modèle à un narcissique pour guérir.
Les travaux d’Héraclès
Dans la mythologie grecque, Héraclès était le fils illégitime de Zeus. Héra, la femme de Zeus, méprisait l’infidélité de son mari et se vengeait souvent sur les enfants de Zeus.
Une fois adulte, Héraclès est marié et père de famille. Un jour, il rentre chez lui et ne trouve pas sa famille. À la place, il est accueilli par une meute de bêtes sauvages. Sa colère légendaire éclate et il tue les animaux, juste avant que le sortilège d’Héra ne cesse d’agir. Héraclès est horrifié de découvrir que les bêtes étaient en fait sa femme et ses enfants déguisés.
Héraclès est submergé par le chagrin et la culpabilité. Dans la Grèce antique, tuer un membre de sa famille est un péché grave. Héraclès est donc contraint, à la suite d’une série d’événements, d’accomplir « dix travaux » en guise de pénitence, chaque défi exigeant un effort surhumain de la part de notre grand héros.
Les travaux d’Héraclès comprenaient notamment de tuer un lion, de vaincre une hydre à plusieurs têtes qui en faisait repousser deux nouvelles à chaque fois qu’on lui en coupait une, et même, à un moment donné, de porter le poids du monde entier sur ses épaules. Est-ce vraiment ce que j’exige des narcissiques pour qu’ils « expient » leurs péchés ?
D’une certaine manière, oui, je pense que c’est le cas. Certains des travaux que je vais suggérer peuvent sembler aussi difficiles que de tuer de puissants lions ou de porter le poids du monde, du moins pour un narcissique.
À quoi pourraient donc ressembler ces travaux ? Et quel effet auraient-ils ? Examinons cela de plus près :
Premier travail : être présent
Pendant un moment, le narcissique devra renoncer à son ego. Pas de réflexion, pas de fantasmes sur sa propre grandeur, pas de séduction de sa proie, pas d’évasion ; juste une concentration pure sur le moment présent.
Pour ça, le narcissique doit s’asseoir droit, en silence, seul, et fixer un point avec les yeux ouverts. Chaque fois qu’il se dissocie ou se perd dans ses pensées, il doit ramener son attention sur le même point.
Ce qui ressort de cet exercice, c’est une évasion momentanée de la chaleur du faux soi du narcissique, laissant son vrai soi exposé à la réalité. Dans cet état présent et sans protection, le traumatisme refoulé, la honte et le chagrin du narcissique remontent à la surface, menaçant de le dévorer tout entier comme un lion féroce.
Le narcissique peut-il résister à ce défi ? Même pendant vingt minutes ?
Deuxième travail : écouter pleinement
Quand il parle à quelqu’un, le narcissique doit éviter l’envie d’intervenir avec une analyse non sollicitée ou une histoire vantarde. Il n’a pas le droit de penser à sa réponse avant que son interlocuteur ait fini de parler. Le narcissique doit seulement écouter et utiliser le don de présence qu’il a acquis lors de sa première tâche.
Cette deuxième épreuve est symbolisée par le massacre par Hercule du troupeau d’oiseaux de Stymphale rassemblés au bord d’un lac. Les oiseaux représentent les pensées agitées du narcissique, et le lac est un symbole de l’inconscient. En tirant sur ses pensées avec la « flèche » de la présence, le narcissique libère son inconscient, ce qui lui permet d’écouter pleinement.
Troisième travail : offrir son soutien
Ce travail consiste pour le narcissique à offrir son aide à quelqu’un dans le besoin, sans rien attendre en retour, comme c’était le cas pour Héraclès lors de ses travaux (personne ne pouvait le payer ni l’aider).
La plupart des narcissiques ressentiraient du ressentiment à rendre service à quelqu’un, car c’est exactement le contraire de l’approvisionnement narcissique. Personne qui se sent « supérieur » n’offre son aide à ses « inférieurs », ce qui rend cette tâche particulièrement difficile à accomplir pour le narcissique.
Quatrième travail : inviter à la critique
Est-ce qu’une personne « parfaite » demanderait des critiques constructives ? Évidemment pas. C’est pourquoi le narcissique doit inviter les autres à lui faire des suggestions pour s’améliorer en tant qu’être humain, tout ce que l’autre personne juge digne d’être mentionné.
Le narcissique doit ensuite accepter les critiques en silence et faire le point avant de prendre des mesures pour s’améliorer.
Cinquième travail : demander une leçon
Le narcissique sait tout. Évidemment. Néanmoins, pour cette tâche, il doit demander à quelqu’un de lui donner des instructions, puis être attentif.
Il y a une condition supplémentaire à cette tâche : il ne peut s’agir d’une personne que le narcissique considère comme un « gourou » ou « de haut rang ». Il doit s’agir d’une personne que le narcissique méprise.
Sixième travail : être seul
Le narcissique doit passer du temps seul, sans que personne ne lui prête attention. Il doit mettre son téléphone en mode avion et aller dans un endroit où il est anonyme. Il peut même aller dans la nature.
Quelle que soit sa décision, le narcissique doit être seul, sans aucune source d’approvisionnement narcissique. Pas d’adulation, d’attention ou d’affirmation. Rien. Juste lui et lui-même, dans un état d’isolement et en présence de ses pensées et de ses émotions.
Ce travail ressemble beaucoup à la poursuite par Hercule du taureau de Crète de Poséidon, qui semait la terreur sur l’île de Crète. Un narcissique est souvent incapable de contenir son imprudence, sa grandiosité le tirant dans toutes les directions.
Cette envie irrésistible de poursuivre des fantasmes de succès, de nouveauté et de plaisir ressemble beaucoup au taureau crétois, qui ravage la vie du narcissique, laissant derrière lui une traînée de destruction. En se désidentifiant de sa grandiosité et en entrant dans la solitude, le narcissique a la possibilité de « capturer » le taureau et de le ramener à son « centre ».
Septième travail : expier un péché
Pour ce travail, le narcissique doit penser à une façon dont il a blessé quelqu’un et lui demander pardon. Pour éviter d’utiliser ça comme un stratagème manipulateur, il doit présenter ses excuses à quelqu’un qui a déjà compris qui il est et qui a tourné la page.
Pour vraiment expier un péché passé, il faut répéter ce qu’on a fait de mal, dire qu’on est désolé et remercier la personne pour tout ce qu’elle a fait pour nous. Le narcissique doit présenter ses excuses, soit verbalement, soit par écrit, puis s’éloigner pour passer du temps seul et réfléchir.
Après tout, les excuses ne servent pas à adoucir quelqu’un pour qu’il continue à fournir un approvisionnement narcissique, n’est-ce pas ?
Huitième travail : être honnête
La prochaine fois que le narcissique idéalise quelqu’un et se rend compte qu’il est en train d’entraîner cette personne dans une nouvelle bulle fantaisiste, il doit faire une pause et avoir une discussion sincère avec la personne ciblée. Le narcissique doit expliquer son comportement consistant à idéaliser, maltraiter et écarter ses anciens amis et amants, puis avertir la personne ciblée que cela pourrait également lui arriver.
Neuvième travail : faire son deuil
Après avoir été honnête avec quelqu’un qui le rejette pour ça, le narcissique doit accepter son sort. La neuvième tâche demande au narcissique de simplement accepter le poids de sa culpabilité et de laisser la douleur l’envahir.
Un tel acte de capitulation pourrait libérer tout le chagrin refoulé que le narcissique a nié toute sa vie. Cela rappelle le travail d’Héraclès, qui a été chargé de nettoyer les écuries du roi Augias en une journée, une tâche plutôt sale pour un héros. Néanmoins, Héraclès a accepté sa mission. Il a alors percé un trou dans les écuries et creusé deux larges fossés à partir des rivières voisines, afin de purger tout le désordre.
Les rivières qui traversaient les écuries symbolisent le chagrin prolongé du narcissique, qui a aussi besoin d’être « nettoyé ». Mais avant de pouvoir accéder aux propriétés de guérison du soi, le narcissique doit creuser de larges tranchées dans son psychisme en étant présent à son chagrin.
Dixième travail : demander pardon à Dieu
Pour son dernier travail, le narcissique doit ouvrir ses mains et demander à Dieu de lui pardonner tout le mal qu’il a fait. En admettant qu’il a des défauts et en demandant à Dieu de le libérer de son fardeau, le narcissique reconnaît, même pour un instant, qu’il n’est pas Dieu.
Ça apporte souvent un soulagement, que le narcissique peut prendre comme une occasion de continuer à se comporter de manière grandiose. Telle est la traîtrise de tout narcissique qui tente de changer ses habitudes.
Le travail caché
Dans la liste ci-dessus, je n’ai inclus que dix travaux, alors qu’Héraclès en a en fait accompli douze.
Comme mentionné précédemment, les deux conditions pour qu’Héraclès accomplisse un travail étaient qu’il n’accepte aucune aide et aucune récompense. Comme Héraclès a techniquement enfreint ces deux conditions à certains moments, il a été contraint de répéter deux travaux, ce qui en fait un total de douze.
Cela symbolise le plus grand défi du narcissique : en essayant d’expier ses péchés, il peut facilement se tromper lui-même et transformer son travail en une nouvelle occasion d’obtenir un approvisionnement narcissique. Le faux soi du narcissique est tellement absolu, sa dissociation tellement profonde, son détournement cognitif tellement omniprésent, qu’il ne trompe pas seulement les autres, mais souvent aussi lui-même. En effet, le narcissique est incapable de faire la différence entre le fantasme et la réalité, qui semblent être une seule et même chose.
Néanmoins, chacune des épreuves, si elle est suffisamment accomplie, est sûre d’entamer ou d’ouvrir une fracture dans le faux soi du narcissique. Cela suffira-t-il pour expier ?
Le travail ultime
Pour sa dernière épreuve, la plus difficile, Héraclès fut chargé de se rendre aux Enfers et d’enlever Cerbère, une bête féroce qui gardait l’entrée du royaume des morts.
Cerbère avait trois têtes de chiens sauvages, une queue de dragon et des têtes de serpents sur tout le dos. Hadès, qui régnait sur les Enfers et craignait de contrarier Héra, dit à Hercule qu’il pouvait y aller, mais qu’il ne pouvait utiliser aucune arme pour kidnapper Cerbère.
Ce dernier travail montre ce que le narcissique rencontre lorsqu’il quitte le monde de l’imaginaire. En abandonnant ses mécanismes de défense, c’est-à-dire ses armes, le narcissique descend instantanément dans les enfers de son âme.
Combien de narcissiques survivraient à leur rencontre avec Cerbère ?
La mort d’Héraclès
Après avoir accompli ses douze travaux, Héraclès s’installa et se remaria. Mais il finit par s’ennuyer et repartit à l’aventure. Ce fut sa perte, car il fut accidentellement empoisonné par sa femme qui lui reprochait son infidélité.
Le symbolisme est frappant. Les narcissiques ont tendance à être imprudents et autodestructeurs, passant par des phases de normalité avant d’être pris d’une soif désespérée d’approvisionnement narcissique. Un narcissique utilise parfois une période de calme pour construire quelque chose de constructif dans sa vie, mais finit par tout saboter à cause de son égoïsme et de son manque de vision à long terme.
Pour revenir au début, je pense que le fait qu’Héraclès ait massacré sa famille d’origine dans un accès de rage et de confusion provoqué par Héra est un symbole puissant de l’approche d’un narcissique envers ses proches.
D’abord, Héra est une représentation classique de la mère d’un narcissique. Il est assez révélateur que la mère biologique d’Héraclès et la femme dont il tire son nom (Héracles) soient deux personnes différentes. Le nom Héraclès signifie « qui possède la gloire d’Héra ». Notre héros a été nommé en l’honneur de la femme de Zeus pour l’apaiser et peut-être lui épargner sa fureur.
Malgré tout, Héra a continué à rendre Hercule fou et s’est assurée qu’il soit puni pour les péchés de son père. C’est la folie qui se manifeste dans la vie d’un narcissique, provoquée à la fois par la pathologie de sa mère et de son père.
À cause de leur traumatisme d’origine, les narcissiques restent la plupart du temps dissociés, voire psychotiques, et voient rarement la personne réelle qui se trouve devant eux. Pour cette raison, et à cause de leur soif insatiable d’approvisionnement narcissique, ils « dévorent » toute leur famille, la sacrifiant sur l’autel de leur faux soi grandiose.
Que la culpabilité du narcissique refasse surface et le pousse à chercher à se racheter est une toute autre question.