Le cœur du narcissique
Nous faire sentir petits de la bonne manière, c’est le rôle de l’art ; les hommes ne peuvent que nous faire sentir petits de la mauvaise manière.
- E. M. Forster
La plupart des gens se laissent facilement influencer par leurs émotions. Certains plus que d’autres. L’empathie nous permet de ressentir la détresse d’une autre personne et de vouloir l’aider. La honte régule notre grandiosité et nous rappelle que nous ne sommes pas des dieux auxquels tout le monde doit se prosterner, mais plutôt des êtres humains imparfaits qui doivent s’entendre avec les autres et qui ont besoin de s’améliorer et de s’adapter en permanence. La culpabilité nous oblige à réfléchir à nos mauvaises actions et à les réparer. Ces sentiments peuvent être douloureux, mais ils sont aussi bénéfiques. Ils nous aident à entretenir des relations saines, à coexister et à créer un monde meilleur.
Les narcissiques se fichent complètement de tout ça. Ils se moquent éperdument de tes sentiments. Pour eux, les sentiments ne servent pas à créer une société harmonieuse ou à favoriser des relations épanouissantes, mais à te contrôler. Le détournement cognitif, la triangulation et le hoovering sont des techniques subtiles, et souvent moins subtiles, que les narcissiques utilisent pour contrôler leurs personnes ciblées par le biais des émotions. Dire une certaine chose d’une certaine manière peut déclencher les émotions de la personne ciblée et la pousser à réagir. Les narcissiques le savent bien. Cependant, même s’il est crucial de connaître ces tactiques, elles se concentrent sur ce que le narcissique fait. Ce qu’on doit d’abord comprendre, c’est ce que le narcissique est ;
Les narcissiques sont sans vergogne.
C’est le trait caractéristique du narcissisme. Un narcissique n’est pas en contact avec son empathie ou sa honte. Certains disent que les narcissiques sont incapables de ressentir de la honte, d’autres qu’ils ont renié leur honte dès leur plus jeune âge en échange d’un moi grandiose et faux soi. Quoi qu’il en soit, les narcissiques sont sans vergogne. Comme ils ne ressentent pas de honte, leur sentiment de grandiosité s’exprime sans retenue. Pour se sentir tout le temps grandiose, ils ont cependant besoin de personnes dont ils peuvent se nourrir. Par conséquent, un narcissique vit sa grandiosité en asservissant et en objectivant les autres. Sur le continuum honte/grandiosité, le narcissique cherche à pousser les autres le plus loin possible vers la gauche (honte), tout en conservant sa propre position à droite (grandiosité).
L’absence de honte est la caractéristique la plus subtile et la plus difficile à percevoir chez un narcissique. Elle est également au cœur de la personnalité narcissique et rend celle-ci si néfaste pour notre bien-être. En étant sans honte, le narcissique n’a pas besoin de réfléchir sur lui-même. En étant sans honte, le narcissique n’a pas besoin d’admettre ses limites et son humanité. Ça crée un bouclier impénétrable. Il n’a pas besoin d’admettre qu’il a tort, il n’a pas besoin d’admettre qu’il n’est pas assez bon, il n’a pas besoin de s’excuser et il n’a certainement pas besoin de céder le dessus aux autres.
Être en présence de quelqu’un qui n’a pas honte te renvoie automatiquement toute la honte. En se donnant une aura de divinité, ça fait instantanément en sorte que la personne en présence du narcissique se sente inférieure en comparaison. Quand tu es en présence d’une personne qui montre une honte saine, tu ressens de la chaleur, un sentiment de camaraderie et d’égalité. Quand tu es en présence d’un narcissique, le plus souvent, tu te sens comme une merde. Être élevé par un narcissique ou être en couple avec un narcissique, c’est comme être sous un soleil de plomb toute la journée. Ils te renvoient toute la honte rien qu’en étant à tes côtés.
Il est facile de ne pas s’en rendre compte si tu as passé beaucoup de temps en compagnie de narcissiques. Ils n’ont même pas besoin d’être ouvertement abusifs. Il ne s’agit pas seulement de repérer leur comportement manipulateur, mais aussi d’être conscient de ce qu’ils te font ressentir. Il y a quelque chose de rebutant là-dedans, et ça se passe juste en dessous de ta conscience. C’est comme être dans un purgatoire émotionnel. Tu attends constamment d’être accepté, de connaître la joie d’une relation humaine satisfaisante, mais le narcissique te tient à distance. C’est le cœur d’une relation avec un narcissique ; tout commence par là. Ils sont comme des poissons glissants. Rien ne leur colle à la peau. Tous les défauts et les lacunes, c’est-à-dire tout ce qui est humain, te sont renvoyés. C’est toujours toi qui es vulnérable. En étant sans vergogne, le narcissique oblige l’autre personne à porter la honte, à se sentir inférieure.
Comme mentionné précédemment, si la personne ressent cela de manière continue et pendant suffisamment longtemps, elle finira par l’intérioriser. Cela s’entremêlera avec sa personnalité et existera comme une ombre constante sur toute son expérience. Ressentir de la colère pendant une longue période rend une personne colérique. Être déprimé pendant une longue période rend une personne dépressive. Être exposé à la honte pendant une longue période fait croire à une personne qu’elle est fondamentalement imparfaite. C’est cette honte toxique qui rend l’absence de honte dans une relation si dangereuse, avant même que des abus ouverts ne se produisent.
Le manque de honte crée de la honte chez les autres et se manifeste de plein de façons subtiles. Un narcissique peut :
- Toujours chercher à contrôler tout : ça peut être aussi simple que de t’arracher le balai des mains quand tu balayes et de faire le boulot eux-mêmes. Refuser de lâcher le contrôle ou de laisser quelqu’un apprendre à son rythme lui donne l’impression qu’il est incapable de « faire le boulot ».
- Utiliser des regards condescendants/rouler des yeux : un regard condescendant peut communiquer un message du type « je te fais une faveur simplement en te tolérant et en te permettant d’être à mes côtés ».
- Ricaner et se moquer de tes faiblesses : ce rire suffisant quand tu fais une erreur montre à quel point tu es ridicule par rapport à quelqu’un qui ne ferait pas la même erreur. Souvent, l’erreur n’en est même pas une, mais un ricanement face à quelque chose que tu as simplement fait différemment de ce que ferait le narcissique. Il n’est pas rare non plus d’être ridiculisé même si tu as fait quelque chose correctement, juste pour te faire douter de toi-même et te faire croire que le narcissique sait quelque chose que tu ignores.
- Parler de toi à la troisième personne quand tu es là : quand on parle de toi avec quelqu’un d’autre en ta présence, surtout de manière négative, ça peut te faire sentir à la fois honte et impuissant. Par exemple : « Lisa est tellement paresseuse à la maison. Elle ne fait aucun ménage, elle passe juste ses journées à regarder Netflix. » Quand on dit ça à quelqu’un d’autre en ta présence, ça te met en avant sans vraiment t’inclure dans la conversation. Ça donne l’impression que deux personnes « mieux informées » parlent de toi : l’objet de leur « préoccupation ». D’abord, ce genre de remarque est subjective (Lisa était peut-être un peu malade et a regardé Netflix pendant quelques heures juste pour se détendre) et ça te force à te défendre ou à avoir honte.
- Se mettre en avant à travers une histoire : partager des histoires qui dépeignent le narcissique comme quelqu’un de très supérieur fait que les auditeurs se sentent petits en comparaison. Beaucoup de narcissiques sont de grands conteurs, et dans leurs histoires, ils sont généralement forts et supérieurs. Une autre façon dont ils améliorent leur image dans une histoire est non seulement de se mettre en avant, mais aussi de rabaisser la personne qu’ils décrivent dans leur histoire.
- Se mettre en avant par l’affirmation et la déviation : un narcissique évitera d’admettre ses faiblesses ou ses limites. Il commencera peut-être ses phrases par « Je ne… jamais » ou « Je… toujours ». Par exemple : « Je ne me fais jamais larguer, c’est toujours moi qui largue » ou « Je passe toujours la file d’attente en moins de dix minutes ». La deuxième affirmation viendra surtout en réponse à ton commentaire disant que tu as dû attendre une heure. Ça distingue le narcissique du « pauvre idiot malchanceux » et le fait ressortir comme quelqu’un de spécial.
- Poser des questions critiques et rhétoriques : par exemple, « Pourquoi as-tu disposé les assiettes comme ça ? » ou « Pourquoi portes-tu ce pantalon ? ». Ces questions n’ont pas vraiment de réponse ou d’objectif, si ce n’est de mettre en évidence ton incompétence supposée.
- Refuser de faire preuve d’empathie et de soutien : lorsque tu partages quelque chose de sincère qui est important pour toi, le narcissique va le rejeter le plus rapidement possible ou simplement l’ignorer. Il peut simplement hocher la tête, changer de sujet ou analyser et résoudre le problème dont tu parles. Il fait ça pour que tu ne puisses pas influencer ses émotions. Ce rejet de ton expression sincère te fait te sentir honte et mal aimé. Rien n’est fait ouvertement, mais tu te sens mal à l’aise quand tu te rends compte que la personne à qui tu te confies ne se soucie pas assez de toi pour faire preuve d’empathie.
- Ne pas te laisser fixer des limites : un narcissique peut supposer qu’il sait ce qui est le mieux pour toi, sans te consulter au préalable. Il commandera ta boisson sans te demander ton avis, prendra des décisions te concernant sans te consulter, ouvrira ton courrier, etc. Cela te réduit à un objet et te donne l’impression que le narcissique, et lui seul, sait ce qui est le mieux pour toi.
- Refuser de suivre tes plans ou de te laisser les influencer : la relation est souvent déséquilibrée. Le narcissique prend toutes les décisions et choisit où aller, quoi faire et pour combien de temps. Il compte sur la faible estime de soi de sa personne ciblée pour imposer ça. En plus, en ne laissant pas sa personne ciblée choisir, le narcissique peut encore plus éroder l’estime de soi de sa personne ciblée.
- Faire des remarques indésirables, soi-disant neutres : par exemple « Tu as des poils qui poussent dans tes oreilles » ou « Tu sais, tu es toujours le premier à finir ton assiette » ou « Tu devrais acheter de nouvelles chaussures ». Cela vise à te rendre mal à l’aise sans donner l’impression d’être une véritable attaque.
- Feindre ou exagérer son inquiétude : en exagérant son inquiétude, le narcissique peut te donner l’impression que tu as besoin d’aide, même si tu ne le pensais pas au départ. Même si on rencontre parfois des difficultés dans la vie, quand l’inquiétude est exagérée, on peut commencer à se sentir comme un cas désespéré, c’est-à-dire quelqu’un qui n’arrive pas à faire face à la vie. Cette inquiétude feinte ou exagérée s’accompagne généralement d’un regard inquiet.
- Peut te comparer aux autres : quand un narcissique te dit que quelqu’un qu’il connaît peut faire ce que tu ne peux pas faire, ou est meilleur que toi dans un domaine, il te place sur une échelle de valeur. Que ce soit vrai ou pas, c’est une honte et ça peut être dur à ignorer. Un mec qui essaie de prendre du muscle à la salle de sport peut se faire remarquer par sa copine que son ex était super musclé. Un parent peut dire (de manière subjective) à sa fille célibataire que toutes les autres femmes de son âge sont mariées et ont des enfants. Ces comparaisons subtiles te rabaissent et te font honte.
Note que tout ça est fait pour donner l’impression que la personne ciblée a moins de valeur et que le narcissique a plus de valeur et d’autorité.
Camarades dans la honte
Ceux qui se trouvent trop longtemps du côté gauche du continuum honte/grandiosité intériorisent la honte. Ils se sentent inférieurs et moins qu’humains. Ils ont l’impression de ne pas mériter le soutien des autres, mais qu’ils doivent eux-mêmes le fournir.
Dans une relation saine, en revanche, la honte est partagée et annulée. Toutes les parties travaillent ensemble pour rester au milieu du continuum. On communique inconsciemment que nous sommes tous les deux humains, que nous faisons tous les deux des erreurs et qu’aucun de nous n’est meilleur que l’autre. Nous sommes égaux. Que ce soit intentionnel ou non, tout ce qui va à l’encontre de ça, par définition, est honte.
Par exemple, si quelqu’un explique à un ami qu’il s’est ridiculisé en se vantant devant une personne attirante, l’ami, par acceptation et solidarité, pourrait partager une expérience similaire qu’il a vécue. La honte devient alors un non-problème. Si tu partages la même histoire avec un narcissique, il pourrait ricaner et se moquer de toi, puis parler de l’attrait de sa dernière conquête.
Dans une relation saine, ce que tu partages est respecté et pris au sérieux par l’autre personne. Tes limites sont respectées, et la relation est basée sur le partage et l’égalité, pas sur le contrôle et la compétition. Il n’y a pas de jeux psychologiques. Tu ris avec l’autre personne, tu n’es pas la personne ciblée de ses moqueries.
Les personnes qui ont une honte et une empathie saines :
- Refléter tes émotions.
- Chercher des moyens de rire avec toi.
- Admettre qu’elles ont tort sans chercher d’excuses.
- Te laisser l’espace nécessaire pour t’exprimer.
- Adapter leur expérience émotionnelle pour s’assurer qu’une connexion est établie avec toi.
- Être à l’aise avec les limites dans la relation.
- Accepter un statut égal dans la relation.
- Respecter ta vulnérabilité et se permettre, à leur tour, d’être vulnérables.
Quand une personne est entourée de gens qui œuvrent pour l’égalité et un équilibre sur le continuum honte/grandiosité, elle aura une honte saine. Elle croit en son potentiel et en sa valeur, mais accepte ses propres limites et respecte le droit des autres à exprimer leur propre grandeur. Elle ne se définit pas par sa honte et ne la laisse pas la contrôler. Elle l’utilise simplement pour grandir et bien s’entendre avec ceux qui lui sont chers. Elle cherche des moyens de s’épanouir tout en coexistant avec les autres et en les soutenant. Elle ne tolère absolument pas quand les autres manquent de honte.
Réagir à l’absence de honte
Comme indiqué précédemment, la loi de la grandiosité encourage l’une des cinq réactions basées sur la honte. Cette loi peut également s’appliquer au narcissisme. Dans une relation avec un narcissique, la personne ciblée peut réagir à l’impudence de la manière suivante :
- Accepter son statut inférieur : la honte toxique fera rage. Si le narcissique est un parent, l’enfant n’aura d’autre choix que d’accepter sa position dans la hiérarchie. À l’âge adulte, si le narcissique a suffisamment brisé l’estime de soi de la personne ciblée ou l’a entraînée dans une relation avec lui, la personne ciblée sera persuadée d’accepter son statut inférieur.
- Essayer de se conformer aux normes du narcissique : la personne ciblée pourrait s’efforcer davantage de plaire, d’expliquer et de se défendre, ou d’apporter des changements et des améliorations. Le narcissique va juste mettre la barre plus haut. Ça ne s’arrête jamais et ça mène presque toujours à un sentiment écrasant de honte.
- S’identifier au narcissique : c’est le cas le plus courant. Pour un enfant, s’identifier à ses parents et les voir comme omnipotents et bons est automatique. C’est une tactique de survie nécessaire. Dans une relation avec un narcissique, la personne ciblée sera convaincue qu’elle est dans une relation amoureuse et égalitaire. Beaucoup de gens aiment simplement ceux qui leur sont proches, et leur amour les amène à s’identifier positivement au narcissique et à tout ce qui va avec.
- Se désidentifier du narcissique : les enfants n’ont pas cette option. À l’âge adulte, c’est généralement la meilleure voie à suivre. Cela peut impliquer de mettre fin à la relation ou de se retirer émotionnellement comme mécanisme de protection. Ceci sera expliqué plus en détail plus tard, dans le chapitre intitulé « Terre brûlée ».
- Discréditer le narcissique : il n’est pas recommandé de se battre contre un narcissique. Ils sont bien entraînés et excellent dans les jeux psychologiques. S’abaisser à leur niveau ne fera que leur donner de l’approvisionnement narcissique. Ce point sera également abordé plus en détail plus loin.